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Pour mieux connaitre  l’histoire politique de Vitrolles, gérée pendant 5 années (1997 - 2002) par l'extrême droite et le couple Bruno et Catherine MEGRET, plus de 200 articles de presse sont à votre disposition (colonne de droite, rubrique "thèmes" sur ce blog). A l'heure de la banalisation de l'extrême droite, un devoir de mémoire s'impose avec l'expérience vécue à  Vitrolles.

Cette histoire politique est désormais complétée par des vidéos que vous pouvez retrouver dans le thème "l'histoire politique de Vitrolles en vidéo", dans la colonne de droite. Cette rubrique sera renseignée au fil du temps.

@ DH
1 janvier 2006 7 01 /01 /janvier /2006 18:00

Vitrolles, Marseille, le grand orient

 

source : Le Nouvel Observateur le 12/12/2002 auteur : Marie-France Etchegoin


De notre envoyée spéciale, Marie-France Etchégoin



C'est un homme politique connu à Marseille. Il ferraille depuis des années. Il a remporté bien des victoires et essuyé autant de défaites. Il a évidemment beaucoup d'ennemis, mais aussi ses réseaux et des entrées dans tous les milieux. Bref, il n'est pas un perdreau de l'année.

 

Et pourtant il vient d'entrer au Grand Orient de France (GODF). Au milieu d'une carrière déjà bien remplie. Il avait, dit-il, été sollicité à maintes reprises. Et puis, récemment, il a rencontré un «frère exceptionnel» qui lui a «donné envie de sauter le pas». «La maçonnerie, explique-t-il, on y entre ou très tôt ou très tard, comme moi. Quand, après une vie hyperactive, on a besoin de faire le point, de se frotter à d'autres exercices intellectuels.» Il a l'air sincère. Mais il ne cache pas qu'il a toujours de hautes ambitions politiques. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'il veut garder l'anonymat: «On m'accuserait d'avoir adhéré pour de basses raisons électorales.» Justement, si c'était aussi le cas? Si, à Marseille comme ailleurs, les amitiés maçonnes étaient incontournables, en tout cas utiles, pour réussir - ou rebondir - en politique?


C'est la règle du genre chaque fois que l'on s'interroge sur l'engagement maçon. Aussitôt surgissent les soupçons. Qu'est-ce qui peut bien pousser quelqu'un, dans la société d'aujourd'hui, alors que la liberté de réunion et d'expression est totale, à devenir membre d'une organisation secrète, ou du moins discrète?
A Marseille et dans les environs, les frères qui acceptent de s'exprimer mettent tous en avant de nobles motivations. «Après avoir milité dans des associations, et même quelque temps au PS, assure un novice trentenaire, ingénieur de son état, j'ai enfin trouvé un lieu où l'on peut confronter ses idées sans enjeux de pouvoir.» Il parle de sa récente entrée en maçonnerie avec les yeux qui brillent. Comme Jean-Paul Brunel, un homme d'affaires qui vit à Aix-en-Provence et qui a créé la loge Art et Fraternité, affiliée au Grand Orient de France. «On nous demande toujours pourquoi on devient franc-maçon, dit-il. La question est vaine. Est-ce qu'on peut expliquer pourquoi on tombe amoureux ? La démarche maçonne est du même ordre. Elle est passionnelle.» Et exponentielle.


Paradoxalement, alors qu'elles ont été tant décriées ces dernières années à cause de leurs brebis galeuses affairistes, toutes les obédiences, en Provence comme partout en France, recruteraient à tout va. «Nos effectifs n'ont jamais été aussi importants, dit Jean-Paul Brunel, qui a aussi des responsabilités nationales (il est l'un des deux adjoints du grand maître du GODF, Alain Bauer). Dans la région, nous comptons plus de cent loges. L'effondrement des idéologies, le discrédit des partis politiques, la perte des valeurs républicaines ne sont pas pour rien dans ce regain d'intérêt.» A l'entendre, Marseille et sa région renouent avec une tradition flamboyante. La ville a été longtemps une place forte de la maçonnerie. Elle aligne quelques devanciers illustres, de Gaston Crémieux à Joseph Bonaparte (lire ci-dessous).


Sans remonter au siècle des Lumières, ou au xixe siècle, époque où nombre d'«esprits éclairés» et de personnalités influentes locales affluaient dans les loges, Marseille a toujours dû compter avec ses francs-maçons. Après guerre, toute une génération d'hommes et de femmes, plutôt à gauche et qui avaient parfois combattu ensemble dans la Résistance, se sont formés dans les temples. Ils ont eu une forte influence dans la vie politique marseillaise. «Il y a dix ou quinze ans, affirme Michel Pezet, le conseil général était très maçon.» Son ancien président (socialiste), Louis Philibert, n'a jamais affiché son appartenance de son vivant, mais il l'a revendiquée à sa mort en demandant des obsèques maçonniques.


Gaston Defferre, le Parpaillot, n'avait pas de sympathie particulière pour les frangins. Pour en parler, il usait d'une expression familière et peu amène: «Celui-là, il est de la carlingue.» Et, quand on essayait de le recruter, il avait coutume de répondre: «D'accord, mais je veux être tout de suite grand maître!» Pourtant, comme de Gaulle, il pensait que si les maçons ne sont pas assez nombreux pour qu'on s'y intéresse, ils le sont trop pour qu'on les ignore. Beaucoup de ses adjoints étaient maçons: Bastien Leccia, Antoine Andrieux ou Charles-Emile Loo, qui fréquentait la loge Amitiés latines de la Grande Loge de France (GLF). «Mais, dit un élu de l'époque, ce qui intéressait Gaston chez ces hommes, c'était autant leur label maçon que les autres réseaux qu'ils entraînaient derrière eux. Loo avait les dockers et les gens du port avec lui. Andrieux, le syndicat des taxis. Defferre voulait être au centre de tous les réseaux.» Robert Vigouroux, son successeur, lui, ne cherchait pas à être au centre. Il désirait être «au-dessus», au-dessus des partis, des clans. Bousculant les clivages traditionnels, pour prendre la mairie lors des municipales de 1989, il s'est appuyé sur la «société civile», et donc aussi sur certains maçons qui étaient encore des électrons libres.


C'est ainsi que Francis Allouche est entré en politique. Ce chirurgien-dentiste, aujourd'hui élu socialiste au conseil régional Paca, a été initié à l'âge de 21ans. Il incarne une vieille tradition, celle des maçons de père en fils. En Algérie, tous ses ancêtres, des pieds-noirs, appartenaient à la loge de Batna, dans les Aurès, ou à la loge Cirta de Constantine. «Quand je suis arrivé à Marseille en 1961, raconte-t-il, la maçonnerie m'a permis de retrouver les solidarités que j'avais perdues en m'expatriant, tout en prenant de la distance vis-à-vis d'une communauté pied-noire qui vivait alors dans l'esprit de revanche.» Au GODF, il a grimpé les échelons jusqu'à devenir, à une époque, grand orateur ou adjoint du grand maître.


Et puis un jour, Robert Vigouroux est venu le trouver. «J'essaie de construire une force en rupture avec le microcosme, lui dit-il. Vos valeurs sont les miennes. Venez sur ma liste.» Ce que fit le chirurgien-dentiste. Evidemment, pour nombre de maçons marseillais, la présence de frère Allouche fonctionna comme un signal de ralliement.


Jean-Claude Gaudin ne s'est pas taillé la même réputation. Même s'il a, lui aussi, des frères dans son entourage. Généralement affiliés à la Grande Loge de France, obédience réputée moins à gauche, plus axée sur la réflexion «spirituelle» que sociale, contrairement au Grand Orient de France. «C'est une idée fausse, dit Michel Barat, grand maître de la GLDF. A la Grande Loge de France de Marseille comme ailleurs, toutes les familles politiques sont représentées, excepté le Front national. Nous avons des initiés proches de Gaudin comme nous avons des socialistes.» De fait, les anciens adjoints de Defferre - Bastien Leccia, Antoine Andrieux ou Charles-Emile Loo -, bien qu'à gauche, étaient à la GLDF. A l'époque déjà, ce n'était pas le clivage droite/gauche qui départageait les obédiences, mais plutôt les convictions religieuses: en gros, les athées allaient au GODF, les autres à la GLDF.


Aujourd'hui, parmi les proches de Jean-Claude Gaudin, on trouve donc des frères de toutes les «couleurs maçonniques». Jean Roatta, député UMP, appartient, lui, depuis vingt ans à la Grande Loge Nationale de France (GLNF), la troisième obédience en nombre d'adhérents dans la région après le Grand Orient et la Grande Loge. Il s'en explique ici pour la première fois, tout en signalant qu'il s'est récemment mis en congé de sa loge. «Je ne me suis pas mis entre parenthèses par désaccord, explique-t-il. Simplement l'engagement maçonnique réclame du temps, de l'investissement. Je suis un maçon passionné, et je me refuse à l'être à moitié. Uniquement pour le "titre". » Pourquoi est-il devenu maçon? «Pour préserver, répond-il, des valeurs oubliées dans un monde qui détruit trop souvent l'humain.» Et aussi, précise-t-il, parce que «la maçonnerie décrispe la politique». Pour parler plus trivialement, elle met de l'huile dans les rouages.


Il y a, à Marseille, une fraternelle des élus, qui rassemble des politiques venus de différentes obédiences et de différents partis. On y cultive des solidarités «transcourants» qui peuvent parfois débloquer des situations. Exemple? Il y a trois ans, une grève de la Régie des Transports marseillais paralyse la ville pendant plusieurs semaines. Jean-Claude Gaudin nomme un premier médiateur, qui échoue dans ses négociations avec les grévistes. Francis Allouche raconte la suite: Raymond Sangiuolo, doyen de la faculté d'odontologie de Marseille, élu régional gaudiniste, mais aussi franc-maçon, persuade le maire de faire entrer en scène un nouveau négociateur. Il faut, explique-t-il, trouver un homme marqué à gauche, mais pas sectaire, et qui entretient de bonnes relations avec les syndicats, où gravitent bon nombre de frangins. Et de proposer le frère Francis Allouche, le chirurgien-dentiste. Lequel négocie tout un week-end et assure aujourd'hui avoir trouvé des solutions pour mettre fin à la grève.


Face au Front national aussi, les maçons ont essayé de trouver des terrains d'entente. Lors des dernières élections à Vitrolles (où, après la prise de pouvoir des Mégret, le GODF s'était empressé de créer une loge symboliquement baptisée Liberté-Egalité-Fraternité), des élus de droite sont venus soutenir le candidat de gauche au second tour alors qu'aucune consigne n'avait été donnée en ce sens par Jean-Claude Gaudin. «Ce sont les liens tissés dans les loges et l'idéal maçon, viscéralement anti-extrême-droite, qui ont permis ce sursaut républicain», assure un élu de droite.

 
Le réflexe pourtant n'a pas toujours joué. Lors de la première élection du maire FN Daniel Simonpieri, à Marignane, les «républicains» sont partis au combat en ordre dispersé. Trois candidats se sont présentés contre le lepéniste. Tous les trois maçons ! Comme le dit joliment la députée socialiste Sylvie Andrieux, la maçonnerie est une grande dame, mais les maçons n'en sont pas moins des hommes!». Et la fraternité ne résiste pas toujours aux dures réalités du monde profane. «Dans le PS marseillais, dit-elle encore, les batailles les plus sanglantes opposent souvent des initiés.»


Sylvie Andrieux - qui n'avait jusqu'ici jamais fait publiquement état de son appartenance - milite à l'obédience mixte du Droit humain. «J'y suis entrée à l'âge de 20ans, la moitié de ma vie.» Son engagement est un héritage familial, transmis par son père, Bernard. Mais aussi par son parrain, Daniel Matalon, armateur juif, ancien député des Bouches-du-Rhône, qui s'était présenté contre Gaston Defferre en 1965. «Mon père n'a jamais fait de prosélytisme, dit-elle. Mais j'ai baigné toute mon enfance dans cette atmosphère. La maison familiale a été construite par des compagnons du tour de France. J'assistais fascinée, avec mon père, aux rituels des fêtes de chantier.» Ce qu'elle trouve aujourd'hui dans sa loge? «Une émulation intellectuelle en dehors de toute compétition. Comme on dit dans notre langage, je laisse les métaux à la porte du temple.» Et Dieu, ou le Grand Architecte de l'Univers, sait combien ces métaux sont lourds dans la fédération socialiste des Bouches-du-Rhône.


La franc-maçonnerie marseillaise est donc toujours vivace. Mais comment mesurer son influence dans la vie sociale et politique? Les sœurs et les frères eux-mêmes sont tiraillés entre le désir de prouver que leur engagement a du poids et du sens et la crainte d'apparaître comme une confrérie occulte qui tire les ficelles dans l'ombre. Avis d'un non-initié, Philippe Sanmarco, ancienne figure du Parti socialiste marseillais qui en a claqué la porte pour fonder la Convention citoyenne: «Disons que la franc-maçonnerie participe de la transversalité des rapports sociaux, qui est l'une des caractéristiques de cette ville. Ici, il n'est pas rare que le chauffeur de taxi tutoie le bourgeois, que le docker tape dans le dos du PDG. On se demande pourquoi. Réseau corse, politique ou maçon ? On ne sait jamais exactement. Je dirais que le réseau maçon n'est pas un réseau de plus. C'est un réseau dans les réseaux, celui qui les coupe tous.» Lui a toujours refusé de rejoindre une loge, bien que, souligne-t-il, «les maçons appartiennent à une famille intellectuelle dont [je] me sens proche». Mais il accepte d'aller plancher sur différents sujets de société lors de «tenues blanches» ouvertes aux profanes. «J'y ai rencontré un public de qualité, dit-il. 80% de QI à deux chiffres ! Ils sont évidemment des relais d'opinion importants. S'ils ne vous connaissent pas, si vous les négligez en dehors des périodes électorales, ils peuvent être facilement contre vous. Cela dit, il ne faut pas leur attribuer plus de pouvoir qu'ils n'en ont.» Mais Philippe Sanmarco précise aussi: «Dans les périodes difficiles, je me suis toujours trouvé à nu. Alors que, pour d'autres, les feux rouges passaient soudain mystérieusement au vert. Certaines procédures disparaissaient, sans que cela soit forcément illégal d'ailleurs. Bref, je constate que, les gens protégés, ça existe. Qu'ils soient maçons ou appartiennent à d'autres réseaux»


Les maçons de Marseille et des environs n'ont jamais été véritablement éclaboussés par les affaires, mis à part dans le Var (voir encadré ci-dessus). Le Grand Orient et la Grande Loge de France s'enorgueillissent d'avoir toujours su faire le ménage parmi leurs membres. C'est plus à l'est, à Nice, que des maçons indélicats ont défrayé la chronique. Et le plus souvent ils appartenaient à la GLNF. «Des gens malhonnêtes, il y a en a chez les maçons comme partout, dit Jean Roatta, membre de cette obédience si fraternellement décriée. Il faut les radier, les "éliminer". »


Même si Marseille n'est pas Nice, combien de fois entend-on tel ou tel vous expliquer que si un marché lui a échappé, si une promotion lui a été refusée, si une enquête judiciaire s'est ensablée, c'est forcément que les réseaux francs-macs ont joué? Un avocat affirme, par exemple, qu'au moins un tiers des juges consulaires au tribunal de commerce sont des initiés. Il assure, sans citer de cas précis, que certains arrangements dans des procédures de liquidation ou de faillite «se font sous le signe des trois points» Un magistrat confie, lui aussi, avoir observé quelques «étrangetés en matière pénale».« Je suis parfois surpris par certaines relaxes, certaines procédures judiciaires qui n'aboutissent pas, dit-il. Mais je n'ai jamais eu la preuve, comme le procureur Eric de Montgolfier à Nice, d'interventions maçonnes.»


Ici comme ailleurs, il est des maçons qui ont une fâcheuse tendance à confondre fraternité et renvoi d'ascenseur. Un dignitaire local se souvient que le vénérable d'une loge lui a demandé un jour de faire jouer ses relations pour transférer un braqueur incarcéré dans le nord de la France à la prison des Baumettes. Certains adhèrent à une loge comme on entre au Rotary Club, en espérant y trouver des appuis pour faire carrière. On les retrouve bientôt dans les fraternelles, qui regroupent des maçons de tout poil, par professions ou par secteurs économiques. Les frères policiers, les frères magistrats, les frères architectes, les frères médecinsµ A se regrouper ainsi, ne sont-ils pas parfois tentés de détourner ou de court-circuiter les règles en vigueur dans le monde profane ? «Ces fraternelles de métier sont la négation même de la franc-maçonnerie», a coutume de dire le grand maître du Grand Orient, Alain Bauer. A Marseille, il existe par exemple une fraternelle du bâtiment, la «frat bat». Francis Allouche, lui, a essayé de créer, dans les années 1980, une fraternelle de la santé. Il voulait faire plancher ses frères chaque mois sur la bioéthique ou l'assurance-maladie. Mais, conscient des risques de dérive, il avait refusé de diffuser un annuaire des adhérents comme cela se fait habituellement dans les fraternelles. « Du coup, dit-il, cela n'intéressait plus grand monde ! Et nous avons cessé de nous réunir. Aujourd'hui, je pense que toutes ces fraternelles, même si le plus souvent les participants se contentent de se livrer à de joyeuses agapes, sont dangereuses et peuvent conduire à des dérapages.» A l'attention de tous ceux qui entrent en franc-maçonnerie par opportunisme ou carriérisme, le pragmatique Francis Allouche tient une réponse toute prête: «Je leur dis que de toutes façons, pour avoir un bon carnet d'adresses, il faut au moins dix à quinze ans de pratique.» Et, optimiste, il ajoute: «Ceux qui persévèrent changent d'état d'esprit. Combien ai-je vu arriver de novices aux dents longues qui se sont peu à peu transformés. C'est aussi cela, le secret de la franc-maçonnerie.» On aimerait le croire

 

Marie-France Etchegoin

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