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Pour mieux connaitre  l’histoire politique de Vitrolles, gérée pendant 5 années (1997 - 2002) par l'extrême droite et le couple Bruno et Catherine MEGRET, plus de 200 articles de presse sont à votre disposition (colonne de droite, rubrique "thèmes" sur ce blog). A l'heure de la banalisation de l'extrême droite, un devoir de mémoire s'impose avec l'expérience vécue à  Vitrolles.

Cette histoire politique est désormais complétée par des vidéos que vous pouvez retrouver dans le thème "l'histoire politique de Vitrolles en vidéo", dans la colonne de droite. Cette rubrique sera renseignée au fil du temps.

@ DH
3 janvier 2006 2 03 /01 /janvier /2006 22:25

Sofia Touzaline Histoire d’une double injustice
 

Paru dans l’Humanité du 24/03/1999

 

Elle n’avait jamais été directement visée par le racisme. Jusqu’au jour où, à Vitrolles, on lui refuse son inscription au lycée.

 

Elle a aujourd’hui dix-neuf ans, un air de jeune fille sage, des boucles plein la tête et un sourire à damner le monde. Sa vie coulait, tranquille et pleine, entre son père, qui travaille depuis des années dans la même grande surface, sa mère au foyer et ses deux jeunes jumeaux de frères. Jusqu’au jour où, alors qu’elle venait d’emménager à Vitrolles, elle a reçu " des coups de poignards en plein cour ". D’abord lorsqu’elle a été en butte, pour la première fois de sa vie, à des propos racistes, lourds de conséquences sur sa scolarité. Puis lorsque la plainte qu’elle avait déposée " parce qu’il ne faut pas se laisser faire " s’est soldée par la relaxe des personnes concernées. Alors Sofia la battante, Sofia la confiante s’interroge. Entre rage et incompréhension.

 

En juin 1997, nous avons emménagé à Vitrolles. Je me suis immédiatement rendue au lycée Pierre-Mendès-France, situé à deux minutes de notre nouveau logement, pour demander quels papiers étaient nécessaires à mon inscription en terminale. Pour toute réponse, la secrétaire du proviseur me regarde de haut en bas et me dit : " Avec la tête que tu as, tu comptes aller en terminale, toi ? " Puis elle me lance : " Reviens au mois de septembre, je verrai si je te prends. " Je m’inquiète alors : " Si vous ne me prenez pas en septembre, je fais quoi ? Je ne passe pas mon bac ? Je reste à la rue ? " Alors elle me jette : " C’est ton problème, tu te démerdes. " J’ai vu de la haine dans ses yeux.

 

Je n’ai pas pensé tout de suite : " C’est une raciste. " Je me suis simplement demandé quelle tête il fallait avoir. Parce que je n’étais ni trop maquillée, ni en minijupe, ni rien de bizarre. Je n’ai pas compris immédiatement que c’était ma tête de Maghrébine qui lui posait problème. Mais je ne me suis pas fait trop de souci, persuadée que je trouverai bien un autre moyen d’entrer dans ce lycée. Car la seule chose qui m’importait était de faire ma terminale. Pourtant quelques jours après, cette femme s’est conduite de la même manière avec ma mère, et a aussi refusé d’inscrire l’un de mes frères. Quant à mon père, il s’est entendu dire par le proviseur : " Ma secrétaire et moi, c’est la même chose. "

 

On n’est pas bébêtes, et dans la vie de tous les jours on sait ce qui se passe. Des racistes, j’en connais des mille et des cents. Il n’y avait que ça à Salon-de-Provence, là où j’habitais avant. Ils ne me disaient pas qu’ils étaient racistes parce qu’ils savaient que je m’énervais sur ce sujet. Mais, par exemple, s’il y avait un vol... c’était forcément un Arabe. Des réflexions comme ça. Je suis habituée à ce comportement devenu banal aujourd’hui. Mais je n’avais jamais été directement touchée.

 

J’hésitais au début à porter plainte. Puis j’ai fini par penser que c’était la seule solution. Mon père, qui est très dur avec nous, mais qui nous soutient quand il sait qu’on a raison, m’a encouragée : " Tu le veux ? Moi je paie l’avocat ; mais tu as intérêt à te battre jusqu’au bout. " C’est ce qu’on a fait. Et jamais mes parents ne m’ont laissée tomber.

 

Cette plainte au début, c’était pour moi, pour ma dignité. Porter plainte quand on sait qu’on n’a rien fait, ce n’est pas du courage, c’est un droit. C’est normal. Et puis c’était pour les autres aussi. Pour que cette femme tourne sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. Si on ne fait rien, elle va se permettre d’aller chaque fois plus loin. Et après c’est l’engrenage. Que cela se passe à Vitrolles ne m’a pas arrêtée. Au contraire. Parce qu’il ne faut pas que ce soit banalisé, que l’on se dise : " A Vitrolles, c’est normal, laissons-nous faire. "

 

D’un côté, on était très entourés, d’un autre côté seuls. Le MRAP et SOS-Racisme se sont portés parties civiles à nos côtés, des jeunes et des profs du lycée Pierre-Mendès-France ont fait des manifestations, il y a eu un grand mouvement de solidarité. Mais nous étions seuls parce que ceux qui avaient dû faire face à la même chose que moi, qui, eux aussi, avaient été malmenés par la secrétaire et le proviseur étaient d’accord pour me parler, pas pour témoigner. Et puis, on s’est sentis seuls également parce que l’inspection académique, le rectorat, l’Education nationale n’ont pas réagi à nos lettres, à nos coups de téléphone, avant que cette histoire ne sorte dans la presse. Ça fait mal. Ça veut dire qu’on ne peut pas compter sur eux.

 

Je n’ai pas trop pensé à ça durant l’année. On ne va pas vivre avec la même histoire toute la vie, sinon on devient paranoïaque, on se ronge de l’intérieur. Mais quand même, quand on a cavalé pour trouver des écoles, quand j’étais obligée de faire 45 kilomètres, une heure et demie de trajet matin et soir pour me rendre à mon ancien lycée (qui avait heureusement accepté de me reprendre) quand j’attendais pour mon changement de bus, pendant vingt minutes, sous la pluie, dans une rue déserte... je me disais : " Ce n’est pas juste. Le lycée est à deux minutes de chez nous. Pourquoi une telle fatigue ? " Je ne dirai pas que c’est ça qui a gâché mon année scolaire, il ne faut pas se chercher d’excuse dans la vie, mais ça a été dur.

 

A partir du moment où j’ai déposé plainte, j’étais très confiante. Même si ça commençait à m’agacer que le procès soit constamment repoussé et que les témoins et nous-mêmes soyons obligés de nous rendre à Aix à cinq reprises pour s’entendre dire " reporté ". Le jour de l’audience, en janvier, j’avais le cour qui battait très fort, mais j’étais sereine. Le procès s’est très bien passé. Mes témoins ont été formidables : une mère d’élève qui avait tout entendu dans le couloir ; mon directeur de lycée qui m’a fait pleurer tellement il a été extraordinaire ; une conseillère d’orientation de Mendès-France qui a rapporté avoir entendu le proviseur dire, à propos des élèves de l’internat : " Il faut faire le tri ; les gris d’un côté, les blancs de l’autre. " Et j’ai été fière de ma mère. Comme le jour où elle a donné son sang alors qu’elle a tellement peur des piqûres. Elle m’a surprise. D’habitude, elle bafouille tout le temps quand elle raconte cette histoire, mais à la barre, elle s’est bien exprimée, elle a bien expliqué. Elle avait rangé sa colère au vestiaire.

 

Ça s’est bien passé aussi parce que le juge a posé les bonnes questions, a montré les contradictions de la secrétaire. Et il s’est forcément rendu compte qu’il y avait un faux témoignage, puisqu’une des personnes présentes dans le bureau le jour de mon histoire, et convoquée les premières fois comme témoin des accusées, a été remplacée par une autre le jour du procès ! Celle-là, j’ai eu envie de la tuer. Mais j’étais confiante. Pour moi, j’avais gagné.

 

Le jour du verdict, je n’étais pas au tribunal. Ma mère est venue me chercher à la porte du lycée. J’ai d’abord cru qu’elle me faisait une blague, parce qu’elle aime bien se moquer de moi. Mais quand j’ai vu la tête de mon père...

 

Moi, je voulais juste entendre le mot " COUPABLE ". Qu’elles écopent d’une peine, en fait, ça m’était égal. Même les dommages et intérêts, le remboursement des frais de justice (pourtant ça a coûté très cher à mon père), je m’en fichais. Si le juge avait dit, comme dans l’affaire du sang contaminé, " coupables mais dispensées de peine ", ça m’aurait suffi. Mais la relaxe, c’est un non-sens. Après le premier coup de poignard, on en reçoit un second.

 

Aujourd’hui, je comprends pourquoi les gens ont tendance à se faire justice eux-mêmes. Jusque-là, je les critiquais. Maintenant, je peux vous assurer que quoi, qu’il arrive dans ma vie, je ne ferai plus appel aux tribunaux. Fini. Ça m’a dégoûtée. En quelque sorte, ils m’ont ôté l’envie de me battre.

 

Maintenant, c’est clair, je veux partir de ce pays. Je ne pense pas que je ferai ma vie en France, le pays où je suis née, où mon père est arrivé à l’âge de douze ans. Mais ça ne va pas m’empêcher de voter. Alors ça, jamais. Le jour même de mes dix-huit ans, j’ai apporté mes papiers à la mairie pour avoir ma carte d’électeur. Voter, c’est une manière pour moi de mettre mon petit grain de sable contre certains partis, surtout à Vitrolles. Et même maintenant, après toute cette histoire, je pense que c’est important pour les jeunes de voter !

 

Si quelqu’un d’autre est victime d’actes ou de propos racistes ? Bien sûr, j’accepterai d’être témoin. Et je dirai à cette personne qu’il faut se battre. Même si la cause est perdue. Parce qu’il ne faut pas laisser faire, il ne faut pas...

 
Propos recueillis par Florence Haguenauer.

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